L’Inde à la croisée des chemins

La Nouvelle Chronique

Source : Amit Dave/Reuters Photo : Amit Dave/Reuters

Un peu plus d’un an après l’arrivée au pouvoir de Narendra Modi et de son parti le Bharatiya Janata Party – Parti du Peuple Indien, droite nationaliste hindoue – la direction que prend l’Inde est incertaine, oscillant entre un timide réformisme économique, une vie politique en pleine recomposition et une politique étrangère renouvelée.

Alors que les élections de l’été 2014 se sont jouées autour de la relance d’une économie moribonde – le taux de croissance était tombé à moins de 5 %, contre plus de 8 % auparavant – et des affaires de corruption secouant le parti du Congrès, force est de constater que le BJP semble rattrapé par les mêmes travers que son prédécesseur (le parti du Congrès, principal parti d’opposition, de centre gauche, et son premier ministre Manmohan Singh).

Ceux-ci ne sont pas tous de son fait, étant donné que le parti ne contrôle que la chambre basse…

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Holipat

Rien de mieux que d’être en Inde au mois de mars pour célébrer Holi, le festival des couleurs annonçant l’arrivée du printemps. En fait, plus grand monde ne se rappelle vraiment quel est la véritable symbolique derrière cette cérémonie; avec énormément d’imagination et d’originalité, on peut avancer sans trop de risques l’hypothèse d’une énième victoire d’un roi aidé par un dieu coloré sur un démon très méchant. Belle excuse pour se lancer de la poudre aux yeux, tout en jetant des bombes à eau depuis les balcons sur les pauvres passants qui vont gentiment au travail. La bonne humeur matinale reste au rendez-vous car cette année Holi marque réellement l’arrivée du printemps : les 10 degrés supplémentaires sont là, on atteint donc aisément 30 à l’ombre.

Le temps de charger les pistolets à eau et nous voici partis, direction J.N.U, université post-néo-moderno-marxiste où le bhang lassi coule à flot, histoire de dévergonder tout ce beau monde estudiantin. Contrairement à d’autres endroits dans Delhi, les filles peuvent participer aux festivités sans crainte de teasing et autres spécialités locales, les étrangers se mêlent aux étudiants des hostels : la guerre peut commencer.

Call of Holi : Indian Warfun.

Luttes dans la boue, guerre entres snipers aquatiques, aveuglements à la poudre de perlimpinpin, grenade flash biologique, boucliers humains. Pourtant la force d’interposition de l’ONU n’arrive pas. Fort heureusement, après quelques heures, les effets du bhang lassi auront eu raison des plus féroces combattants et le terrain du campus n’est plus d’un vaste No man’s land où errent encore quelques zombies multicolores. Dora l’exploratrice peut se promener sans crainte.

Autre temps, autre décor. Pour se décrasser de toutes ces couleurs qui collent à la peau, un petit tour de vélo ne peu faire que du bien. Quant un ami baroudeur vous propose une petite virée en vélo indien, dans les chemins de traverses de la campagne de l’Haryana, on se laisse tenter. Tout en sachant que ça fera mal aux fesses.

Malgré le décollage à 5 heures du mat’ et quelques ratés en gare de New Delhi, le train nous dépose à Panipat, à 100 kilomètres de la capitale, pour attaquer notre périple vélocycliste. Après avoir évité poids-lourds et autres trapanelles circulants le long de la Grand Trunk Road – cette artère s’étirant de Calcutta à Amritsar, chantée par Rudyard Kipling comme « une rivière de vie comme il n’en existe nulle part au monde » – il ne reste plus qu’à bifurquer vers des routes secondaires, afin de quitter l’Inde des villes industrielles et de se laisser pédaler le long des champs de blé et des cheminées de briqueterie. Une journée de route rythmée par les pauses chaï, sans oublier les évitements de dromadaires, tout cela sous les regards incrédules des villageois qui sortent pour quelques instants de leur masticage de tiges de canne à sucre.

Le temps de retrouver la Grand Trunk Road, où l’on rencontre par hasard un compagnon de route effectuant 80 kilomètres quotidiennement afin d’aller chercher des légumes sur les marchés de la capitale, et c’est déjà l’arrivée à Delhi. Le choc est  brutal, la ville étant relativement inhospitalière aux deux-roues à pédales et le cycliste en herbe a très vite des sueurs froides entre les flyovers à six voies et les bretelles d’autoroute.

Finalement, la campagne, ça vous gagne.

Bilkul in India

Parce qu’il est temps de faire le point sur cette presque année écoulée en Inde; et parce que des photos valent mieux que de longs discours, voici quelques restes visuels qui n’ont pas encore été publiés sur ce blog.

Gandhi by Cartier Bresson © Flo Peters Gallery

Henri Cartier Bresson, qui a pris la dernière photo de Gandhi avant son assassinat le 30 janvier 1948, disait que « photographier, c’est mettre sur la même ligne de mire la tête, l’œil et le cœur ». Pour moi, l’Inde m’aura certainement fait perdre la tête à bien des reprises tout en donnant à mon cœur des palpitations à revendre. Heureusement, mes yeux eux sont toujours indemnes, pour le plus grand plaisir de mon appareil photo.

PS : Rétrospective Henri Cartier Bresson à Beaubourg jusqu’en juin, pour admirer les photos du maître.

Sur les voies

Comment manier une équipe d’ouvriers des chemins de fer indiens sans trop se fatiguer ? Facile, il suffit de leur demander de retirer les traverses en béton des rails, disons sur une longueur de quelques dizaines de mètres, ça suffira pour la journée. Comme ça pendant ce temps, le contremaître peut s’asseoir tranquillement sur les bords de la voie, sirotant son chaï et regardant le ciel, absorbé par les formes des nuages, où Shiva et Parvati s’enlacent tendrement.

Pas la peine de répondre aux question de deux occidentaux paumés, qui prendront trois petites photos et puis s’en iront.

Et puis, quel intérêt peut-il bien y avoir à prendre des clichés de ces biharis sans diplômes qui se battent par grappes entières avec des outils rudimentaires, tout cela pour déplacer des traverses d’une petite poignée de mètres ? Cela fera tout au plus un article de blog, pour illustrer les conditions de travail de ce lumpen prolétariat exploité et toujours dans l’attente de son grand soir.

Les techniques n’ont pas du évoluer depuis la chute de l’Empire des Indes : pas de trace d’un quelconque outil produit par la révolution industrielle en vue. Les biceps nourris au daal suffiront amplement à la tache. La main d’œuvre est abondante, bon-marché et corvéable à souhait. Pourquoi acquérir une locomotive pose-traverse made in Germany qui coûterait des millions, tout ça pour voir disparaître son petit cheptel d’ouvriers sur lesquels le Ô bienveillant contremaître peut exercer sa tendre et douce autorité ?

C’est qu’avec un statut pareil, il faut bien une once de pouvoir, qui ne pourrait être satisfaite par la conduite d’une petite loco Siemens. Il est bien préférable de regarder ses hommes suer sous le soleil Delhite, noirs de la crasse des vieux ballasts, leurs bras saillants maniant des pinces qui sembleraient tailler pour des ogres sortis de The Hobbit.

Tout cela en tongues, avec un grand sourire devant la caméra du firangi qui regarde ce spectacle un peu abasourdi, pensant se retrouver dans un documentaire tout droit sorti des tiroirs de l’URSS stalinienne. « Gloire aux grands travaux d’aménagement du territoire ! ». « Grâce à ces ouvriers qui sacrifient leurs labeur pour Bharat Mata, le pays avance sur la voie de la modernité ». « Aujourd’hui notre héro Amit Stakhajay a été ravi de déplacer plus de 100 traverses, tout cela sur le tronçon le plus chargé du réseau et à la vue de milliers de voyageurs ébahis. Voila un exemple de dévotion patriotique à émuler ». « Cette semaine plus de 50 mètres de voies ont été rénové : les trains de notre grande nation peuvent désormais rouler encore plus vite, leur vitesse dépasse maintenant les 45km/h en moyenne. Gloire aux Indian Railways ! ».

Trève de slogans racoleurs, grâce à ces petites mains payées une bouchée de chapati, les Indian Railways transportent chaque jour près de 10 millions de personnes, sur plus de 65 000 km de voies. A première vue, ça fait encore beaucoup de traverse à changer. Et la CGT n’est toujours pas arrivée.

Delhi suspendue

Un léger suspense imprègne l’atmosphère dans la capitale depuis les élections législatives de mercredi dernier. Les 12 millions d’électeurs ne retiennent pas vraiment leur souffle, chacun vaque à ses occupations et la joyeuse valse chaotique qui anime la ville a déjà repris. N’empêche, cette élection n’est pas comme les autres.

Voilà deux décennies que les Dilliwallahs peuvent élire librement leur chief minister (lisez maire) ; mais aujourd’hui le scrutin s’annonce masala, avec des circonscriptions qui pourraient valser et des résultats laissant entrevoir un cafouillage dans la future assemblée.

Tout cela parce qu’un gentil trublion a décidé de se lancer dans la course. Exit le bipartisme Congrès-BJP, une troisième voie nommée Aam Admi Party (parti de l’homme du peuple) a décidé de jouer les trouble-fêtes dans une campagne autrement monotone.

C’est en effet ce petit nouveau – le parti vient tout juste de souffler son premier anniversaire – qui a monopolisé la vie politique delhiite depuis la rentrée. Entre tapage médiatique, publicités abondantes sur les ricksaws, sympathisants déambulant dans toute la ville avec leur petit topi gandhien, le parti du balai (c’est leur symbole) s’est fait entendre aux quatre coins de la capitale. Avec un mot d’ordre principal : à bas la corruption. Difficile de trouver slogan plus racoleur, mais le choix est judicieux. Entre le Congrès qui se noie dans les scandales depuis les Jeux du Commonwealth de 2010 et le BJP qui passe plus de temps à se quereller sur le choix d’un candidat qu’à formuler des propositions crédibles, un petit boulevard électoral s’est vite ouvert pour le Aam Admi Party.

De là à lui prédire une victoire,  il n’y a qu’un pas… qui va s’avérer difficile à franchir. Malgré ses frasques, le Congrès est solidement ancré à Delhi car représenté par l’habile vétérante Sheila Dikshit (elle finit son 3e mandat); de son côté le BJP espère bien surfer sur la vague Narendra Modi, auprès d’un électorat qui apparaît à première vue favorable (les classes moyennes désenchantées par le système congressiste et à la recherche d’un leadership fort).

Qui, du bon homme du peuple agitant son balai, de la  brute à la main de fer dans une fleur de lotus ou de la vieille matriarche truande, disposera des clés de la capitale ? La réponse dimanche soir à l’heure de votre western spaghetti favori.

En attendant, un petit micro-trottoir de sociologie électorale. Rien de mieux pour faire descendre la politique de ses hautes sphères théorético-académiques que de la soumettre aux profondes réflexions de l’esprit humain.

Les truands à la poignée de main facile

Les Bons avec leur balai en carton

Les Brutes cachées dans leur lotus

« I voted Congress. I may have voted Aam Admi, but my father told me to vote Congress. Their guy is good with us, and the Aam Admi candidate was a beginner with no chance.”

Un collègue

“I voted Aam Admi. The jaru (balai), I liked it. It is a good symbol. But anyway I don’t care much, elections are not so serious, are they ?”

Une vendeuse à Starbucks

“I voted BJP. Actually I could have voted Aam Admi, but their candidate was muslim. I am hindu. Muslims always show their true colors.”

Un épicier

Trois voix, trois votes différents… On voit quand même que le Aam Admi aurait pu faire une petite percée, si ses candidats avaient plus de bouteille (de casseroles ?) et des apparences moins mahométanes. Le cru 2018 sera meilleur.

Instantanés de cette journée, Jangpura-style.

Changement d’échelle

Nul besoin de prétexte pour aller à la campagne. Après tout, se retrouver au beau milieu des prés n’est qu’affaire de quelques enjambées, ou pour les plus courageux, quelques coups de volants.

Oui, sauf qu’en Inde toute sortie relève de l’expédition. Surtout si l’on habite Delhi. 20 millions d’habitants, bien qu’en majorité entassés entre slums et périphériques, ça prend un peu d’espace. Du coup, compter sur une ballade bucolique un dimanche après-midi n’est pas chose aisée. On peut bien aller voir du côté de quelques lacs lovés sur les restants de la chaîne des Aravalli, mais l’expédition doit encore être préparée en avance.

Dream team © GG

To the lake  © GG

To the lake © GG

On ne regrette pas l’expérience, mais les sorties en maillot de bain se font difficiles en cette fin novembre et alors on repense à toutes ces destinations aux noms alléchants à quelques coups de bus de nuit de la capitale : Pushkar, Varanasi, Shimla… Ces villes qui figurent dans les « coups de coeur » de tout guide de voyage qui se respecte et qui par conséquent sont usées et écumées par ces vieux loups-de-mer que sont les backpackers occidentaux.

Varanasi ghats © GG

Non, cette fois-ci, on attend la proposition qui va nous permettre de sortir du circuit haschisch – special lassi – dreadocks – safari en chameau sur les bords du Gange. La voici qu’elle arrive, sous la forme d’une « cordial wedding invitation of Abhishant and Seema », dans la charmante bourgade de Lalganj, plantée au centre de l’Uttar Pradesh.

Miam, encore un voyage bien concocté pour se changer les idées et partir à la rencontre d’un coin inexploré du sous-continent. Vendu, ce n’est peut-être pas celui dont on pense en premier pour un petit week-end reposant. Ce cher Uttar Pradesh, gentil mastodonte de 200 millions d’âmes encastré en plein cœur de l’Inde du Nord, entre contreforts himalayens et plateau du Deccan, strié par les sillons du Gange et de la Yamuna, qui charrient fertilité et prospérité agricole pour soutenir cette fourmilière humaine.

L’expédition rêvée : pas de plages de sable fin mais une vaste et verte plaine, pas de banana lassis mais des chai bien corsés servis dans des coupelles en terre cuite, pas de huttes les pieds dans l’eau mais les pieds dans la boue, pas de joli scooter rose pour se déplacer entre les villages de hippies mais des tempos et autres bus ordinary pour relier villes et bourgades qui semblent avoir été calquées sur un modèle préfabriqué, s’égrenant le long des state highways .

Arrivée à Lalganj, le « marché rouge », une ville qu’à première vue rien ne semble distinguer de ses centaines de sœurs jumelles essaimées au quatre coins du sous-continent. Deux rues principales et leur unique intersection où règne un chaos permanent, un marché central éclairé à la bougie, quelques banques qui font ronfler leurs générateurs rutilants afin de climatiser les distributeurs, un hôtel de ville décrépi, seul vestige de l’époque coloniale, une poignée d’écoles « english medium » d’où sortent des enfants en uniforme-cravate impeccable, enfin un bâtiment plus grand que les autres – dont nul ne sait à quoi il sert – pour marquer la suprématie de Lalganj sur les bourgades environnantes.

Lalganj bazaar © GG

Lalganj bazaar © GG

Avec 20 000 résidents, Lalganj fait figure de petite ville lambda, laboratoire de l’Inde contemporaine, où l’on aurait pu choisir d’installer les Simpsons tout autant qu’un journaliste au long cour, venu pour observer les mutations de ce que l’on qualifie un peu trop rapidement et dédaigneusement d’« autre Inde ».

Si pour l’étranger de passage la différence entre Lalganj et ses voisines Alphapur, Deltabad ou encore Betagarh ne saute pas aux yeux, il suffit de s’enquérir auprès de n’importe quel citoyen local bien informé habitant pour identifier le caractère propre à chacune d’entre elle et démêler la toile d’ignorance qui reste collée devant nos yeux.

Le quidam s’empressera de vous annoncer que Lalganj a été sélectionné par les Indian Railways pour y installer une de leur trois usines de production de wagons ; tandis que le professeur untel vous annoncera fièrement que la ville est situé au cœur du district de Rae Bareli, fief de la dynastie Gandhi, où les fortunes électorales familiales se sont jouées, de la défaite de la matriarche Indira en 1977 jusqu’au triomphe de la régente Sonia en 2009. Enfin un vieux poète, après vous avoir déclamé quelques vers en awadhi, n’oubliera pas de vous rappeler que Lalganj est entrée dans l’histoire (malgré les dires d’un certain Nicolas S.) et a aussi connu son heure de gloire, grâce à ses freedom fighters, martyrs et grandes âmes qui se sont battus contre la domination britannique. Ces local heroes – dont n’importe quel écolier local pourra vous déclamer les noms et faits d’armes – sont brandis prophétiquement par les anciens, telle une arme contre le déclin de l’engagement politique et social, l’érosion des valeurs morales dans une société dont les fondations sont en train d’être remodelées.

Ce qui nous amène au cœur du sujet du jour : les changements et continuités en Inde. Lieu commun me direz-vous, et vous n’aurez pas tort, tant le sujet est flexible et ductile, se mariant à toutes les sauces intellectuelles, du candidat en PhD au reporter d’investigation en passant par le bloggeur occasionnel (moi 🙂 ).

On commencera donc par dire que la globalisation économique qui touche l’Inde apporte de nouveaux modes de consommation relayés et amplifiés par l’essor des nouvelles technologies, ce qui induit une recomposition des habitus sociétaux, facilitant la création de nouvelles valeurs identitaires, matérialistes et autres. Ouf. Voilà pour la phrase mange-tout du journaliste du dimanche qui a loupé son doctorat.

Pour ceux qui seraient perdus par ces changements en cascades, rien ne sert de s’inquiéter, l’Inde éternelle n’a pas disparu. Ces irréductibles villages, petites républiques autonomes fonctionnant en autarcie,  résistent à l’envahisseur globalisé. Ils forment une nation magnifiquement enserrée par de délicates traditions féodales, romantiquement ancrée dans ses conservatismes, où la vie, qui s’écoule telle un long fleuve tranquille, n’a que peu évolué depuis l’arrivée du chemin de fer et des gentlemen de l’East India Company.

Les nababs se la coulaient douce

Voila pour les foutaises orientalistes que certains se plaisent toujours à narrer, en les romançant à géométrie variable (on pense notamment à Ashis Nandy). Plus sérieusement, il serait bien évidemment passionnant de rester quelques temps à Lalganj et dans les villages alentours afin de s’immerger dans le quotidien des habitants aux prises avec les bouleversements de notre époque. Nombres de journalistes et économistes le font d’ailleurs de manière remarquable (cf. les livres et études de Jean Drèze, ou pour faire au plus pressé, ce reportage de The Economist : http://www.economist.com/node/17723052).

Auto-rurale © GG

Auto-rurale © GG

Pour le voyageur de passage dans cette idylle rurale, le constat le plus frappant est finalement celui qui consiste à dire que la « modernité » cohabite bon an, mal an avec des pratiques « traditionnelles ».  J’utilise les guillemets car ce qui passe pour tradition peut très bien être en fait un construit moderne fabriqué par quelques nostalgiques d’un âge d’or introuvable (ex. les codes vestimentaires, moraux imposés par les défenseurs autoproclamés de telle ou telle orthodoxie religieuse/ethnique/régionale), tandis que les vecteurs de la modernité peuvent servir à perpétuer des pratiques traditionnelles (ex. les sites de dating basés sur la caste).

Dans ce tableau contrasté, on voit ainsi des agriculteurs nous expliquer qu’ils vendent toujours leur production au marché local, que celle-ci est diversifiée pour permettre des récoltes étalées tout au long de l’année – riz, blé, tomate, pomme de terre, oignon, carotte, une combinaison omniprésente en Inde du Nord, qui représente la base alimentaire de centaines de millions d’Indiens. A côté de cela, le fermier va dégainer en permanence son téléphone portable pour raconter la dernière nouvelle (un blanc au village), ou pour effectuer des transactions mobiles, dans l’absence de compte en banque.

Si, aux errements de la mousson près, les récoltes arrivent à l’heure, les méthodes n’en ont pas moins changées. Les tracteurs se font de plus en plus présents face aux bœufs et aux socs, les machines à égrainer remplacent progressivement les planches où l’on tape les épis pour en détacher la graine, les tuyaux en plastiques prennent la relève des vieux canaux d’irrigation encrassés.

Le temps des moissons © GG

Le temps des moissons © GG

Les villages ne sont pas en reste. Si les huttes en pisé au toits de paille restent prédominantes, on voit apparaître çà et là des « pucca house », constructions en dur au style kitsch et aux couleurs exubérantes, signe de la prospérité affichée de certains paysans. Les pelotes de câbles électriques supplantent les bouses de vaches comme source principale d’électricité, tandis que les puits à pompe collectifs descendent un peu plus loin dans les nappes phréatiques pour remonter une eau purifiée à l’arsenic.

L'énergie durable, India-made  © GG

L’énergie durable, India-made © GG

Enfin, si les déplacements se répartissent encore bien entre vélo, charrette et petits pieds, les Honda Hero et autres Bajaj arrivent en trombe sur les pistes accidentées des villages, autorisant des vitesses supersoniques et des déplacements pendulaires du village à la ville, avec ses promesses de mobilité sociale. Passer du hameau à Lalganj, c’est l’espoir d’un emploi dans les services, un peu plus loin des champs et de leur quotidien éreintant.  Une fois atteint Lalganj, Lucknow n’est qu’à quelques heures de bus.

Enfin, Delhi se profile à l’horizon, ultime étape d’une transhumance vers l’Inde qui brille.

En route vers le futur  © GG

En route vers le futur © GG

Delhi I love you

Delhi se traine une mauvaise réputation. Une ligue hétéroclite s’est formée avec comme objectif de casser du sucre sur le dos de la capitale.

En premier lieu des touristes à la recherche d’une Inde résolument plus douce et policée et pour qui Delhi n’est qu’une vilaine et désagréable étape. On leur avait promis un dépaysement complet tout en épices et en couleurs. Ils se retrouvent avec trop d’épices et un estomac tourmenté; en bonus des enfants en haillons et des estropiés sont toujours là pour raviver leur mauvaise conscience et les débarrasser de leurs dernières pièces de 2€. Il fait trop chaud, il n’y a même pas de chameaux ni de maharajas. Vivement les palais plus raffinés du Rajasthan.

On trouve également des Indiens venant d’Etats où le chômage est à deux chiffres et qui sont montés sur la capitale à la recherche d’un meilleur avenir, mais qui jurent que si des emplois équivalents existaient dans leur jolie province natale, ils y retourneraient tous. Delhi, c’est trop cher, trop grand, trop fatiguant. Tout le sous-prolétariat régional s’y retrouve, du coup ça craint trop et les bonnes manières se perdent, on en vient même à vous bousculer dans le métro. Parce que bien sûr à Lucknow, à Jaipur, à Bhopal, la vie est plus douce, les gens moins agressifs et c’est green partout.

Enfin on croise des Non-Resident Indians (NRI, Indiens de l’étranger), rentrés récemment  de Toronto, Londres ou New-York, désireux de revenir au pays car maintenant l’Inde fait partie des BRICS et que eux aussi veulent être les artisans du miracle indien : le train vers l’émergence et la puissance globale a sifflé et pour leur ticket, c’est maintenant ou jamais. Pourtant eux aussi déchantent vite : à Delhi, même en gated community on ne peut pas échapper à la corruption; même bien au froid dans une BMW Série 5, les bouchons sont vraiment trop pénibles; dès que l’on sort dehors, la saleté est omniprésente, les odeurs digne du dernier parfum Dior aussi; des catégories sociales peu recommandables sont prêtes à vous assaillir à tout moment. Attention surtout aux ricksawallahs voleurs de louboutin. On nous assurait que tous les Indiens avaient un job chez Microsoft ou Google, au pire Domino’s Pizza ou Mac Donald’s. Foutaises. Si ce satané développement économique n’avance pas plus vite, il faudra retourner fissa dans le petit loft à Brooklyn ; enfin au moins les blueberry muffins seront chauds et moelleux et on ne devra pas répéter trois fois la commande en anglais pour que le vendeur comprenne. En bonus, les MBA les plus folichons du moment seront à portée de main.

Tout espoir est-il perdu pour notre chère Delhi ? Non car une petite communauté résiste vaillamment à cette vague de Delhiphobie

Car on trouve aussi des touristes qui prennent le temps de s’immerger et de rester un peu plus longtemps que les 48h de transit réglementaires; ils découvrent alors une ville extrêmement diverse : patrimoine imbattable, capitale culinaire, nightlife sympathiquement branchée, vie culturelle en plein essor, marchés à l’ambiance unique, entre steam momos, cireurs de chaussures et vendeurs de polos Ralph Lauren 100% made in India.

Des provinciaux qui fuient les conservatismes et archaïsmes de leur bourgade natale et pour qui Delhi est un bol d’air frais. Fini les commérages,  ils ne sont plus épiés, à bas le castéisme, vive l’anonymat et la liberté comme seule une métropole sait en apporter.

Des NRI qui, loin de l’Occident, redécouvrent une ville moins impersonnelle, où les gens se parlent, où le contact humain est plus facile, plus spontané et moins normé. Ils réapprennent à vivre dehors, passant des journées entières dans les bazars, dans une ville où le mot « terne » est banni du vocabulaire.

Delhi sait réunir le meilleur de toutes les métropoles indiennes. Face à Bombay, ville à la dérive avec un pouvoir politique totalement absent ; face à Bangalore, jeune et moderne mais sans racines et à l’identité mal assurée, face à Chennai prisonnière d’un conservatisme étouffant ; face à Hyderabad plongée dans l’incertitude du Télangana ; face à Calcutta enfin, belle endormie restant accrochée à la nostalgie de son âge d’or ; Delhi s’assure un beau melting-pot, fière de son passé et sûre de son futur. Finalement, Delhi, l’essayer, c’est l’adopter 🙂

Quelques petites photos pour convaincre les plus réticents.